dimanche, 20 mai 2007

Festival de Cannes ...


podcast


 

 

Je viens de terminer le nouvel opus de Frédéric Mitterrand consacré au Festival de Cannes. 

Et une fois de plus, comme à chaque fois, je suis ému.

Je suis bouleversé.

Je ne saurais pas dire ce qui m'émeut tant, qui de l’homme viellisant s'inquietant de sa jeunesse enfuie, de sa plume déliée, lyrique et empreinte de cette nostalgie qui vous prend au ventre et vous embrume le coeur, de son douloureux attrait pour les garçons beaux et sauvages qui passent sans s'arrêter, de l’univers si personnel qui est le sien, des sujets qu’il traite et qui me parlent, de cette subtile tristesse qui se livre entre les lignes, affleurant sous chaque mot mais qui a l'élégance de ne jamais se dévoiler totalement, de ne jamais dire son nom, des stars qu’il aime tendrement et avec intelligence ou des souvenirs délicieusement sobres qu’il  évoque ...

Non je ne saurais dire ce qui me touche autant. Non décidément, je ne saurais pas.

Et c'est peut être mieux ainsi.

A quoi bon comprendre l'émotion ?

Ca ne se comprend pas une émotion.

C'est comme ça ... ça vient parfois et ça s'en vat toujours une émotion. Irremédiablement.

Le fait est que je suis tout con devant mon écran, le précieux livre refermé et posé à mes côtés, cherchant vainement l"es mots pour le dire".

Juste je suis ému, et je voudrais vous la donner cette émotion à vous lecteurs, vous la faire partager.

 

Oooh je sais bien, il ne s’agit que d’une petite émotion de petit lecteur. Une petite émotion comme tant d’autres, mais voilà c’est la mienne et de fait je la considère avec un peu plus d’importance qu’elle n’en mérite sans doute. Alors voilà ….

J’avais écrit une lettre à Frédéric Mitterrand lors de la sortie de son livre précédent.

Je n’ai jamais eu de réponse, je ne m'y risquerais plus. Mais j'aime à penser qu'il l'a reçue et n'a su quoi répondre, mais qu'elle lui est importante et qu'il la conserve quelque part entre les pages d'un livre et la relit parfois avec un sourire d'émotion et d'incompréhension, comme on se souvient d'un ancien amant trop beau, à l'amour duquel on a jamais cru et à qui en résistant par peur de n'être plus aimé un jour, on a brisé le coeur.

J’emprunte à la grande Josiane Savigneau quelques un de ses mots clairs et limpides et à Georges Delerue, la pronfodeur sentimentale et romanesque du « Thème de Camille », pour vous en parler. Que grâce leur en soit rendue.

Contrairement à ce que semble indiquer son titre, ce n'est pas vraiment le récit d'un Festival de Cannes. C'est, dans le droit-fil de La Mauvaise Vie, le précédent livre de Frédéric Mitterrand, une chronique intime, une autobiographie en creux. Certes, le Festival de Cannes 2006 en est l'occasion. Frédéric Mitterrand, qui s'était promis de ne retourner à Cannes que s'il avait un film à y défendre, s'est laissé convaincre de présider un jury d'enseignants. Excellent prétexte pour se délier de son serment.

Le voici donc à Cannes pour onze jours, qui cadencent  son texte en autant de chapitres, précédés de "L'ombre du père" et suivis de "L'ombre de la mère". Les films sont commentés, de manière très personnelle, parfois à contre-courant des "louanges hyperboliques" entourant certains. Ainsi de Volver, de Pedro Almodovar, qui, le troisième jour, déçoit un peu Mitterrand. Il préférait son "imagination débridée" d'autrefois. "Il y a des citations, des passages à vide où l'on s'ennuie, du bâclé sous le brillant, et j'ai l'impression de me trouver en face d'un système qui ronronne autour de mini-provocations qui n'en sont plus." En revanche, il soutient, contre les quolibets divers, le Marie-Antoinette de Sofia Coppola, en qui, pense-t-il, Françoise Sagan aurait reconnu "une amie de coeur, grave et légère, lucide, opiniâtre et modeste".

Ce retour à Cannes est surtout l'occasion, pour cet enfant du cinéma de raviver des souvenirs. Des bons et des moins bons.

Mais ce sont surtout les bons souvenirs, et de très belles évocations de stars d'autrefois, qui nourrissent ce livre. "Ava Gardner était la plus indomptable, la plus proche de la génération perdue des grands, Américains d'Europe, (...) Rita Hayworth avait le grand chic royal et Ali Khan ne s'était pas trompé en l'épousant."

Quant à la farouche Anna Magnani et à son fils Luca, c'est à eux que Frédéric Mitterrand laisse le dernier mot, sur cette photo où Luca a 15 ans et sa mère environ 50. "On ne voit que leurs visages et leurs épaules nues, ils sortent de l'eau, ils sont encore mouillés, ils sont collés l'un contre l'autre. Son sourire est celui d'un garçon plein d'expérience, de confiance et de gaieté, et elle qui le recouvre un peu dans un geste familier de tendresse maternelle exsude la joie d'être avec lui."

Extraits du chapitre 1 "L'ombre du pére"

« La concierge m’a donné la clef en me jetant un regard oblique et elle m’a soufflé que c’était au 5ème à gauche en sortant de l’ascenseur.

(…) Quand j’avais 12 ou 13 as, au début des années 60 où les illusions d’une fin d’enfance et l’air du temps faisaient croire que tout irait de mieux en mieux, je le voyais souvent passer à toute allure sur sa Harley alors que je me rendais au lycée. Je m’arrêtais net pour ne rien perdre de cette apparition fulgurante, le suivant des yeux jusqu’au moment où le vrombissement si caractéristique de la moto se perdrait dans le trafic. Les cheveux aux vents car on portait encore rarement de casque à cette époque, en chemise à col ouvert quelle que fut la saison, blond, baraqué, le sourire de la vitesse et de la jeunesse a plein régime, exsudant la virilité à l’assaut des conquêtes d’une vie neuve et mystérieuse.

(…) on ne lui connaissait pas de petite amie, ni de fiancée officielle dans le genre des demoiselles pour rallyes en smoking où l’on hésitait quand même à l’inviter ; avec le prestige du dollar, il allait dans les boites  à la mode où l’on rencontre des femmes qui ont plus d’expérience. En ces temps là, la rumeur sur les beaux mecs dont on ne connaît pas les amours étaient encore rares et d‘ailleurs je ne saurais jamais ce qu’il en fut vraiment.

(…) Il y avait un mystère  cette mère l’avait aimé, certaines photos de Cinémonde disaient tout de même la vérité ; pourquoi avait il choisi de s’éloigner d’elle ?

Certes à Paris où elle avait ses débuts et où elle revenait de loin en loin, et dans sa langue maternelle en quelque sorte, mais avec la tentation de faire du cinéma comme son père en reprenant quasiment les mêmes rôles sur des scénarios bâclés, que lui proposèrent cyniquement des réalisateurs tâcherons et des producteurs à la petite semaine ; histoires de pirates naufragés dans les bassins de Cinecittà, polars fauchés expédiés à la va vite dans les faubourgs de Madrid, aventures de guerre sur fond de transparences pompées aux archives militaires.

Etait elle trop dure avec lui, cette mère au caractère bien trempé qui le poussait dans ses études, lui reprochait elle de trop ressembler à son ex mari qu’elle poursuivait de sa rancune, voulait elle l’obliger à suivre la filière des jeunes tueurs au sourire cannibale programmés pour rafler leur 1er million de dollars avant 30 ans et pour épouser des blondes en analyse dont elle rayait les noms sur une sorte de shopping list ?

Ou bien avait il tout simplement besoin de s’affirmer en tenant à distance l’attachement abusif  de l’Américaine vieillissante et caricaturale qu’elle était devenue en renouant avec l’héritage complexe et angoissant d’un père dont le cœur avait cessé de battre dans les bras d’une lolita de 13 ans sur un yacht avarié saisi par des huissiers, le jour même où il entrait lui même à l’université au volant de la Mustang flambant neuve que lui avait achetée  sa mère ?

Le fait est qu’il semblait irrésistiblement attiré par le souvenir du disparu.

Bien sûr, il aurait fallu lui poser ces questions directement mais je n’osais même pas me glisser dans les maisons où je savais qu’on l’accueillait à bras ouverts, cette damnée moto roulait décidément trop vite et je n’avais pas encore l’âge d’aller chez Régine.

La fin, sa fin tellement injuste et malheureuse, je ne l’ai connu qu’une dizaine d’années plus tard, si tant est que l’on sache précisément, ce qui s’est passé.

 Je finissais mes études, ses films n’étaient plus joués nulle part, il avait quitté Paris depuis longtemps et renoncé au cinéma pour devenir correspondant de guerre au Viêt-Nam.

Son père combattait les japs en scope couleur et le public n’avait aucun mal à reconnaître les méchants et les gentils ; il écrivait sur la sale guerre et photographiait les marines épuisés, les villages brûlés et leurs habitants affolés, les blessés et les morts, le bétail décimé, les jeunes prisonniers ligotés dans les rizières.

C’était un autre scénario de jaunes et la ressemblance avec son père était encore plus stupéfiante, mais devant ses reportages le public avait désormais bien du mal à soutenir le camp de l’Amérique. Il travaillait pour les meilleurs magazine qui avaient trouvé très malin de jouer la carte du spectacle en l’engageant et qui n’en revenaient pas de la qualité de ses papiers. Ils lui en redemandaient sans cesse en le poussant à prendre de plus en plus de risques. Quand les Viêt-Cong ont fini par l’attraper, il portait le même uniforme que le héros de Hollywood qu’il avait voulu venger ; les rangers, le battle dresse, le casque à treillis, mais il n’y avait pas d’infirmière amoureuse pour le happy end et il ne portait pas non plus de mitraillette, juste  ses carnets et son Nikon de reporter.

C’était amplement suffisant pour les petits hommes surexcités qui fourmillaient autour de lui en l’invectivant dans une langue inconnue. Ils ne savaient rien de son histoire qui aurait peut être intéressé l’un de leurs commissaires politiques s’il avait u le temps de la lui faire connaître, mais ils pouvaient s’en raconter une autre  puisqu’il avait le profil idéal ; celui de l’ennemi impérialiste américain qui massacre un peuple innocent et qui va payer pour ses crimes, le géant blond sur-vitaminé que ses valeureux vainqueurs malingres  exhiberont devant les caméras, réduit à l’état d’épave hirsute étalant ses remords et implorant la mansuétude de ses ré-éducateurs. Il avait l’habitude des erreurs de castings mais celle ci lui fut fatale. (…)

Après tout ce temps passé au 5ème, j’avais un peu peur que la concierge ne fasse des histoires, mais la lumière était encore allumée dans la loge et elle a repris les clés sans commentaires. On a vendu l’appartement peu après, je n’ai pas su ce qu’on avait fait des meubles et des vêtements. Sa mère est morte tout récemment à Hollywood, presque centenaire. Aucune des notices nécrologiques ne rappelait qu’elle avait eu un fils avec Erroll Flynn et qu’elle ne s’était jamais consolée de l’avoir perdu. J’ai bien examiné le tout très en détail, aucune, vraiment aucune. »

En souvenir de Sean Flynn, le fils d’Errol et de Lili Damita.

Le Festival de Cannes

Frédéric Mitterrand